Retraites : la capitalisation n’est plus ce qu’elle promettait

Néanmoins l’idée n’est pas abandonnée.

Cette note a pour but de faire le point sur un débat dont les termes ont beaucoup évolué. Elle ne prétend pas être une analyse scientifique et historique, mais elle s’appuie sur assez de documents pour donner un aperçu sur le sens social et politique des réformes des systèmes de retraites qui sont discutées

Daniel Rallet

Capitalisation et répartition sont deux types différents de régime de retraites. Dans la répartition les cotisations prélevées sur les salaires des actifs financent directement les pensions des retraités. La répartition est basée sur un contrat politique avec des règles qui définissent les droits à pension (système à « prestations définies ») avec des solidarités intergénérationnelles. Modifier ces droits exige de faire une « réforme » qui suscite des débats, des mobilisations sociales.

Avec la capitalisation les droits sont liés à l’évolution des placements financiers issus des cotisations provenant de l’épargne des assurés. C’est un système à « cotisations définies » car le montant des pensions dépend de la valeur des titres financiers au moment du départ en retraite.

Dans les deux cas, les retraites versées en 2026 sont financées par les actif.ves de 2026, c’est le mode de calcul des pensions qui diffère.

La capitalisation s’imposerait au nom de nécessités économiques relatives à un déficit des régimes de retraite. Elle sert également de paravent au rêve des intérêts privés : mettre la main sur les sommes considérables gérées par les systèmes publics des retraites

Un peu d’histoire variable selon les pays

En France le régime par capitalisation retenu lors de la création des premières retraites ouvrières et paysannes en 1910 n’a pas résisté au choc de l’inflation des deux guerres mondiales et de la crise financière de 1929. Leur effondrement a discrédité pour longtemps la capitalisation. Le choix de la répartition s’est imposé en 1945 sur la base d’une conception fondée sur le travail contre le capital.

Le régime par répartition a pris son essor au cours d’une longue période dominée par la volonté politique de sortir les retraités de la pauvreté, de diminuer l’âge de départ à la retraite et de donner aux retraités une place dans la société. Le baby-boom, la croissance des « Trente glorieuses » ont créé un contexte favorable à une répartition alimentée par les cotisations sur des salaires en hausse et un emploi en croissance…

« La capitalisation, un moyen de sortir par le haut de la crise des régimes de retraites » ?

A partir des années 90, les difficultés de financement des régimes par répartition ont provoqué un retour de la capitalisation dans le débat sur les « réformes » avec deux arguments.
Le premier est celui de l’efficacité économique : la capitalisation serait mieux placée que la répartition pour résister au « choc démographique » parce que le rendement du capital dans lequel les fonds sont investis serait supérieur à celui du travail mesuré par des cotisations perçues en période de crise de la croissance.

Le second argument en faveur de la capitalisation s’est inscrit dans une conception individualisée du « risque vieillesse » avec des choix personnels en contraste avec la logique solidaire du régime par répartition.

La note du secrétariat général du Conseil d’orientation des retraites analyse l’état du débat d’aujourd’hui (groupe de travail du 11 décembre 2025)

La supériorité attribuée à la capitalisation est fondée sur l’hypothèse d’un rendement du capital qui serait supérieur à celui du travail pour faire face à l’impact du vieillissement sur l’équilibre des régimes de retraite. Selon l’analyse du COR cette thèse n’est pas vérifiée.

Ainsi,

« Un régime par capitalisation n’est pas « immunisé » face aux chocs démographiques. Il est sensible à une réduction de la population active, car les facteurs travail et capital sont en partie complémentaires En réduisant la croissance de l’économie et le rendement du capital, le vieillissement de l’économie présente un risque pour un système reposant sur la capitalisation.

Un système par capitalisation est de surcroît exposé à la volatilité du rendement du capital dans lequel le fond est investi, ce qui renvoie à un risque du placement financier. La volatilité des marchés financiers est bien plus élevée que celle du taux de croissance de l’économie (qui mesure le rendement de la répartition).

La mise en cause de la prétendue supériorité de la capitalisation pour faire face au « choc démographique » ouvre la porte à une série d’arguments critiques. L’estimation du rendement du capital par l’évolution en longue période des cours sur les marchés d’actions les plus performants est trompeuse : Ainsi les frais de gestion qui sont considérables ne sont pas déduits de la valeur des titres et les opérateurs financiers veillent à diversifier leur portefeuille de titres pour se protéger, ce qui les amène à détenir des titres plus sûrs mais moins rémunérateurs comme les titres de la dette publique.

Enfin en quoi le rendement annuel moyen de la valeur d’actions sur une longue période est-il protecteur si l’année où elles sont mises en vente pour financer les départs en retraire, est affectée par une crise économique et financière ?

Toutes ces critiques qui ont jeté des doutes sur la supériorité de la capitalisation sur la répartition

ont conduit les partisans de la capitalisation à changer leur fusil d’épaule : il ne s’agit plus de remplacer la répartition par la capitalisation, mais d’en faire un complément censé compenser la baisse des pensions dans le système de répartition ! Patrick Artus (Le Monde du 15 février 2026) parle même d’un troisième pilier, à côté du régime général et des régimes complémentaires du privé (Agirc Arrco). Ce pilier de capitalisation jouerait le rôle des complémentaires santé qui doivent compenser les reculs de l’assurance maladie de la Sécurité sociale. Pari impossible quand la politique de contraction des financements de la protection sociale s’accélère, ce que montrent divers exemples, notamment la désastreuse expérience allemande.

C’est pourquoi l’annonce de « réformes structurelles » en France faite par nos gouvernants lors de cet hiver pour introduire de la capitalisation comme facteur d’atténuation de la baisse des pensions programmée par de nouvelles attaques contre notre régime par répartition est une bien pauvre pirouette.

Il faut rappeler que l’acceptabilité sociale de la capitalisation reste sauf dans les milieux les plus favorisés faible : elle exclut la solidarité et proclame la supériorité de l’intérêt et du choix individuels. Mais comme le dit Didier Blanchet «si chacun ne paye que pour lui-même dans chaque génération, il en découle que chaque génération prise dans son ensemble ne paye que pour elle-même et pas pour les autres ».1

Difficile d’imaginer qu’un tel système sans solidarité inter et intragénérationnelles puisse durablement exister !

La volatilité des marchés financiers est un point faible majeur de la capitalisation et bien connu au fil des crises financières. Alors que les marchés financiers sortent à peine de la grande crise de 2008, de nombreux économistes alertent sur « la crise financière qui vient » en constatant la bulle spéculative de grande ampleur sur les valeurs de la tech. Ce serait un2 krach financier avec un impact supérieur à celui de 2008 du fait de la suppression des règles prudentielles imposées aux banques après 2008, du développement de monnaies privées hors banques (les crypto monnaies) et de l’affaiblissement des capacités d’intervention des banques centrales. Introduire de la capitalisation dans ce contexte serait un brin provocateur

Les effets du financement des systèmes de retraite sur l’économie

« Un système de retraite par capitalisation est souvent présenté comme offrant l’opportunité d’orienter des ressources financières de longue durée vers le financement d’investissements de long terme dans l’économie nationale : « ce serait une réponse à l’allocation insuffisante de l’épargne financière dans les produits de long terme3»

Mais l’épargne des ménages est déjà très élevée en France et sa réorientation poserait un problème de compatibilité entre les nouveaux prélèvements et l’épargne spontanée des ménages ». En outre la recherche du rendement, de la réduction du risque de la volatilité et de financement de l’économie ne sont pas forcément conciliables. »

Il y a bien d’autres moyens d’orienter par des politiques publiques appropriées les financements nécessaires aux investissements de long terme.

L’expérience allemande illustre la nouvelle donne

En 2001, inquiète du « choc démographique « en cours « lié à un vieillissement de la population et à un faible baby-boom, l’équipe au pouvoir (Merkel, Schröder) réforme le régime de retraite de base (en répartition) des salariés du secteur privé4 dans le contexte de la mue néolibérale de la social-démocratie allemande impulsée au tournant du siècle par Gerhard Schröder avec son « Agenda 2010 » de réformes. La réforme est alors portée par la chancellerie et le ministre du Travail et des Affaires sociales de l’époque, Walter Riester, ancien dirigeant d’IG Metall. Le texte – qui porte le nom du ministre est adopté en marginalisant pour la première fois les partenaires sociaux gestionnaires de l’assurance vieillesse Cette réforme du régime de base qui gère les retraites par répartition commence par une mesure radicale consistant à bloquer le taux de cotisation de ce régime. !

Pour atteindre cet objectif, le gouvernement modifie le mode de calcul des pensions en imposant un système par points et un pilotage automatique des pensions. En effet, celles-ci dépendent du nombre de points acquis pendant la carrière des salariés qui partent en retraite et surtout de la valeur de service du point fixé chaque année. L’évolution de cette valeur dépend de plusieurs variables dont la plus déterminante est le ratio « nombre d’actifs cotisants/nombre des retraités ».

C’est un pilotage automatique car nul besoin de faire une réforme pour baisser les pensions : le blocage du financement se combine avec l’impact redoutable du ratio sur la baisse de la valeur du qui provoque une baisse incontrôlée du niveau des pensions. S’y ajoute le report à 67 ans de l’âge légal de la retraite qui, bien qu’étalé sur une douzaine d’années, a provoqué une forte tension sociale qui a contraint le gouvernement à autoriser des départs à 63 ans mais avec une forte décote ce qui a également contribué à la baisse des pensions du régime de base.
Résultat : Un retraité sur 5 en dessous du seuil de pauvreté aujourd’hui !

Cela a amené les initiateurs de cette réforme à en limiter les conséquences en instaurant un minimum en dessous duquel le taux de remplacement d’une pension de base ne pouvait descendre et qui a été fixé à 48 % , ce qui n’est pas mirobolant : Cela garantissait des pensions de l’ordre de 800 euros pour des retraites au-dessus de 2000 euros. Lorsque la pension passe en dessous des 48 % c’est l’État qui finance cette garantie.

Dès le début (2001), la création des dispositifs de capitalisation a été conçue pour compenser la baisse des pensions de base. C’est pourquoi l’État finance depuis 20 ans ces dispositifs qui se sont avérés inégalitaires et inefficaces pour maintenir le niveau des pensions.

En effet les pensions de base ont continué à se dégrader, ce qui a récemment déclenché une crise politique au sein de la coalition du gouvernement entre ceux (le SPD) qui voulaient maintenir le plancher à 48 % et d’autres (une partie de la droite au pouvoir dont 18 jeunes députés) le descendre à 43 %.

L’échec du dispositif de capitalisation à compenser la diminution de la pension de base par répartition s’explique par la réforme radicale de celui-ci avec le blocage de ses financements.

Mais il tient aussi aux dispositifs de capitalisation connus sous le nom de « lois Rister » qui sont producteurs d’inégalités et qui à l’exception des grandes entreprises n’ont pas connu un grand succès.

Par ailleurs, la capitalisation est source d’inégalités.

En Allemagne la réforme de 2010 a introduit la capitalisation en complément de la répartition en deux grandes catégories. 

La première concerne le cadre d’entreprises qui est collective pour leur personnel stable, financée par un prélèvement de 4 % sur les salaires et qui bénéficie d’une contribution de l’employeur lequel a la possibilité de distinguer les contrats selon la taille de l’entreprise, la fonction dans l’entreprise, le niveau de salaire, la durée d’emploi dans l’entreprise …Il y a donc de grandes inégalités au sein du personnel ainsi qu’entre les grandes et petites entreprises. La gestion des placements y est diversifiée et dynamique contrairement à celle des assureurs pour les contrats individuels.

Seconde catégorie : la « loi Rister » a créé un cadre juridique pour une assurance retraite individuelle facultative ouverte à toutes et tous, notamment ceux et celles qui ont de bas revenus et doivent chercher un assureur qui investit leur épargne sur les marchés financiers.

Il y a une grande colère des retraités « Riester » contre les assureurs qui font payer des frais de gestion élevés, et dont le rendement des placements est faible. Ces salariés quittent massivement ces contrats, d’autant que les subventions de l’État sont bien inférieures à celles des contrats d’entreprises car l’épargne des assurés est bien plus faible.

L’expérience allemande c’est donc une réforme du régime par répartition qui amplifie des ressorts profonds du marché du travail : la multiplication des « minijobs » aux faibles cotisations retraite notamment chez les femmes et les conséquences d’une réunification de l’Allemagne sur le dos des travailleurs de l’Est qui ont des retraites très faibles.

Acculé par l’échec de la capitalisation, le gouvernement allemand concocte actuellement une nouvelle loi pour initier les jeunes aux marchés financiers et les sensibiliser à la prévoyance vieillesse par capitalisation. L’idée est simple : l’Etat verserait chaque mois sur un compte 10 euros à tous les enfants scolarisés, de 6 ans jusqu’à leur majorité. !

Remarque : je n’ai pas traité en tant que telle l’expérience française qui est réduite bien que les milliards gérés par les régimes de retraites soient évidemment convoités.
Cependant avec l’analyse du COR j’ai voulu aborder l’état du débat d’aujourd’hui sur la capitalisation, ce qui m’a apparu intéressant.

Daniel Rallet

1: « Individualisme et solidarisme dans le système de retraite » Contribution de Didier Blanchet chercheur associé à l’Institut des politiques publiques

2

3 COR groupe de travail du 11 décembre 2025

4 Les fonctionnaires relèvent des finances publiques, mais les règles d’évolution de leurs pensions sont les mêmes que celles du secteur privé.

Bienvenue sur le blog des retraité.es du SNES-FSU.

La vie militante ne s’arrête pas à la retraite ! Au contraire, les retraités du SNES-FSU participent activement aux mobilisations en cours (protection sociale, dépendance etc) et apportent leurs analyses à des dossiers intergénérationnels.

Contact enretraite@snes.edu